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Si vous avez lu mes deux précédentes newsletters (Textiles sensoriels : Et si l’IA transformait notre expérience textile ? et Est-ce que l’IA peut devenir jardinière du vivant ? ), vous comprendrez que l’une de mes obsessions est de rendre la matière, le matériau, plus vivant. Dans cette troisième newsletter, nous n’allons pas déroger à la règle. Voyons donc ce que j’ai encore mijoté pour vous.
Je suis chargé de cours en science des matériaux pour des étudiants en Génie Mécanique. Et l’autre jour, alors que j’expliquais des notions de métallurgie – ces histoires d’austénite, de martensite et de transformations isothermes – une idée m’a frappé comme un éclair.
Pas une de ces illuminations théoriques qui surgissent après des heures de calculs. Non. Une intuition brute, presque physique. Une impression qui vous traverse comme si la matière elle-même tentait de glisser un message entre deux transparents PowerPoint.
Je regardais mes étudiants, certains le regard accroché à la cinétique de transformation, d’autres un peu perdus dans les diagrammes fer-carbone. Je leur parlais des transitions de phases, des matériaux qui changent de structure interne quand on les chauffe, qu’on les refroidit, qu’on les stresse. Et c’est là que l’idée a germé. Quelle est donc cette fameuse idée ? Du calme. La voici !
À force de disséquer le vivant pour en comprendre les secrets, nous avons parfois oublié l’essentiel : la matière ne se contente pas d’être. Elle traverse, encaisse, se transforme, se souvient. Un muscle fatigué laisse une trace dans sa contractilité, une plante stressée modifie ses micro-fibrilles, un arbre fatigué gémit dans le vent comme s’il réclamait une réparation.
Le vivant ressent sa propre fatigue.
Et si nos matériaux en étaient capables eux aussi ?
C’est précisément ce que je cherche à faire naître avec cette nouvelle approche que je nomme modestement biomimétique computationnelle. Son ambition ? Simple à formuler : apprendre à des algorithmes non pas à calculer la fatigue des matériaux, mais à la ressentir, comme un médecin lit un électrocardiogramme.
La matière qui se souvient : un vieux rêve déjà à l’œuvre
Peut-on ressentir sans se souvenir ? Probablement pas. Si nous appliquons cette idée à la biomimétique computationnelle, nous verrons aisément qu’un matériau qui ressent serait un matériau qui se souvient pour pouvoir exprimer son ressenti. Simple non ?
On pourrait croire que cette idée relève de la pure science-fiction. Pourtant, dans nos laboratoires, certains matériaux ont déjà une forme de mémoire. Les fameux alliages à mémoire de forme en sont probablement l’exemple le plus frappant.
Ces métaux, capables de “se rappeler” leur configuration initiale, se déforment, se tordent, mais reviennent toujours à leur état premier dès qu’on les réchauffe.
Il y a là une forme de récit : un passé qu’ils refusent d’oublier.
Mais leur mémoire reste passive. Ils ne disent rien de ce qu’ils ressentent, ils obéissent simplement aux lois que nous leur imposons.
Ma biomimétique computationnelle propose une autre voie : et si, au lieu d’avoir des matériaux qui obéissent, on fabriquait des matériaux qui témoignent ? Comment concrètement ? Voyons voir cela.
L’IA comme stéthoscope posé sur la peau des matériaux
Grâce aux modèles d’apprentissage profond, on commence à déceler dans les vibrations d’une poutre, dans la micro-dilatation d’un textile ou dans le souffle discret d’un composite, des motifs qui ressemblent à des symptômes. Pas des chiffres. Des sensations.
Ce que l’œil humain interprète comme du bruit deviendrait, pour un réseau neuronal correctement entraîné, un véritable langage intérieur. L’IA commencerait alors à lire la matière comme un cardiologue lit une arythmie :
- un léger déphasage dans la réponse vibratoire,
- une crispation dans l’ultrastructure,
- un micro-décrochage dans la signature mécanique.
De petits indices, presque des murmures, qui annoncent la fatigue avant qu’elle ne s’impose.
Le diagnostic continu : une médecine des matériaux
Si l’on pousse cette idée un peu plus loin, on entrevoit un futur où chaque matériau – qu’il soit végétal, métallique, composite ou hybride – vivra avec une sorte de fichier médical permanent.
- Un pont pourra dire :
“Je me sens un peu raide aujourd’hui, j’ai pris un coup de froid cette nuit.” - Une structure en lin biosourcé murmurera peut-être :
“J’ai encaissé un effort inhabituel, surveille-moi dans les prochains jours.”
Et les alliages à mémoire de forme pourraient aller au-delà de leur simple retour à l’état initial. Grâce à l’IA, ils pourraient expliquer pourquoi ils ont flanché, ce qu’ils ont enduré, comment leur mémoire s’use, presque comme une personne qui vieillit. La matière deviendrait alors une entité sensible, pas au sens biologique du terme, mais au sens où elle serait enfin capable de faire sentir ce qu’elle subit.
Quand la matière nous oblige à un nouveau type d’attention
Peut-être qu’en apprenant à écouter nos matériaux, on apprendra à mieux les respecter.
À ralentir.
À penser autrement la durabilité.
À comprendre que même ce qui semble inerte porte en lui une fragilité, une histoire, une fatigue.
Le jour où nos matériaux commenceront à “parler”, même timidement, ce n’est pas seulement notre ingénierie qui changera : c’est notre relation au monde physique.
On ne construira plus pour dominer la matière, mais pour l’accompagner.
Comme on accompagne un vivant.
Et dans ce futur-là, la question de départ prend une autre dimension :
Si la matière finit par ressentir, saurons-nous, nous, apprendre à l’écouter ?
Alphonse
Légende Photo :
mater'IA avec le Dr. Komlavi Alphonse Gogoli. Crédit : Cosmos Materia

Mater’IA
Mater’IA est la chronique du média Cosmos Materia à la frontière de l’intelligence artificielle et des matériaux.


