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Le vendredi 27 mars 2026, l’armée de l’air israélienne confirme avoir frappé le complexe nucléaire de Khondab, dans le centre de l’Iran. L’information avait circulé dès la veille dans la presse internationale. Ce n’était pas une première : ce même site, connu sous son ancien nom de réacteur d’Arak, avait déjà été touché en juin 2025 lors de la guerre de douze jours entre Israël et l’Iran. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) avait alors signalé des dommages à l’usine de production d’eau lourde attenante, sans y avoir eu accès depuis mai 2025. Après analyse indépendante d’images satellites, elle conclut que le complexe a subi de graves dommages et n’est plus opérationnel. Aucune matière nucléaire déclarée ne s’y trouvait au moment des frappes, et aucune augmentation des niveaux de radioactivité n’a été signalée.
Mais pourquoi cette installation concentre-t-elle autant d’attention militaire et diplomatique depuis des décennies ? La réponse tient à deux mots : eau lourde.
Une molécule presque ordinaire
L’eau lourde n’est pas une substance de science-fiction. Sa formule chimique est D₂O ; on la désigne aussi sous les noms d’oxyde de deutérium ou d’eau deutérée — trois dénominations pour un même composé, selon que l’on parle chimie, physique nucléaire ou industrie. Sa différence avec l’eau ordinaire (H₂O, dite eau légère) tient à un seul détail atomique : ses atomes d’hydrogène sont remplacés par des atomes de l’isotope ²H, le deutérium, deux fois plus lourd parce que le noyau contient un neutron en plus du proton présent dans chaque atome d’hydrogène ordinaire. À l’œil nu, les deux liquides sont parfaitement indiscernables. Leur comportement nucléaire, en revanche, diverge radicalement : un noyau de deutérium capture environ 600 fois moins les neutrons qu’un proton de l’hydrogène de l’eau ordinaire. C’est là que tout se joue.
CANDU et REP : deux philosophies du modérateur
Dans un réacteur nucléaire, les neutrons produits par la fission doivent être ralentis pour entretenir la réaction en chaîne. Ce rôle est assuré par un modérateur. Les réacteurs à eau pressurisée (REP), qui représentent la majorité du parc mondial, dont les 56 réacteurs français, utilisent l’eau légère ordinaire à cet effet. Efficace, certes, mais l’eau légère absorbe une fraction notable des neutrons. Conséquence directe : le combustible doit être enrichi, c’est-à-dire que sa concentration en uranium-235 fissile doit être artificiellement augmentée avant utilisation.
Le réacteur CANDU (CANada Deuterium Uranium), filière développée au Canada à partir des années 1950, repose sur une autre logique : grâce aux propriétés de l’eau lourde, il peut fonctionner avec de l’uranium naturel non enrichi. Un avantage économique et opérationnel réel. Mais aussi une subtilité stratégique : en fonctionnant avec de l’uranium naturel, un CANDU produit davantage de plutonium-239, matière première des armes nucléaires. Le réacteur d’Arak avait justement été conçu sur ce principe, ce que l’armée israélienne signalait en le qualifiant de site clé de production de plutonium, en opposition à la version officielle iranienne qui en défendait la vocation médicale.
Des usages civils bien réels
Il serait réducteur de cantonner l’eau lourde au seul domaine militaire. En chimie analytique, la D₂O est un outil de référence pour la spectroscopie RMN (résonance magnétique nucléaire, ou NMR en anglais) : en remplaçant les protons d’hydrogène par du deutérium, elle réduit le signal parasite de fond et permet d’identifier la structure fine de molécules complexes en laboratoire. Un geste technique quasi quotidien dans les labos de synthèse organique ou de biochimie, comparable à ce que le filtre polarisant fait pour la photographie : il élimine le bruit pour révéler le signal. Dans la recherche sur la fusion nucléaire, le deutérium est également l’un des deux combustibles prévus pour les réacteurs de nouvelle génération, dont ITER.
Sa production reste néanmoins un défi industriel considérable : la D₂O ne représente naturellement que 0,015 % de l’eau ordinaire. Des travaux récents, publiés en 2024 dans Nature Communications, explorent des membranes à base de graphène capables de séparer isotopiquement l’eau légère de l’eau lourde avec une efficacité inédite, ouvrant la voie à une production moins énergivore.
Frapper l’installation : un risque calculé, pas une opération sans enjeu
L’AIEA a précisé que l’installation ne contenait aucune matière nucléaire déclarée au moment des frappes de mars 2026. Ce point est capital pour comprendre pourquoi aucune contamination n’a été relevée. Un réacteur en fonctionnement normal aurait présenté un profil de risque radicalement différent. Les réacteurs CANDU produisent en effet du tritium, isotope radioactif de l’hydrogène, par capture neutronique dans l’eau lourde ; difficile à confiner et à surveiller, ce tritium est susceptible de contaminer l’air et les écosystèmes environnants. Frapper une installation active aurait pu disperser ce contaminant dans les nappes phréatiques de la région. Ce scénario, évité ici, invite à poser une question plus large sur les normes du droit international humanitaire face aux infrastructures nucléaires civilo-militaires.
Et demain : une matière sous tension
À mesure que nos sociétés cherchent à décarboner leur production d’énergie, les filières nucléaires de nouvelle génération reviendront sur le devant de la scène. Certains réacteurs de génération IV envisagent l’eau lourde comme modérateur, et le deutérium reste indispensable aux scénarios de fusion contrôlée. Si la demande en D₂O augmente dans les années à venir, comment gérer la tension entre ses usages civils pacifiques et son potentiel de prolifération ? Ce n’est pas une question abstraite. C’est précisément celle que Khondab remet sur la table : au 28e jour d’une guerre au Moyen-Orient au moment des faits, et au 52e jour au moment de la rédaction de cet article. Une situation à surveiller de très près.
Références
- Le Figaro — L’armée israélienne confirme avoir frappé le réacteur à eau lourde d’Arak, déjà ciblé en juin (27 mars 2026) : https://www.lefigaro.fr/international/guerre-en-iran-l-armee-israelienne-confirme-avoir-frappe-le-reacteur-a-eau-lourde-d-arak-deja-cible-en-juin-20260327
- L’Orient-Le Jour — L’armée israélienne confirme avoir frappé deux sites nucléaires en Iran (27 mars 2026) : https://www.lorientlejour.com/article/1501144
- AIEA / Connaissance des Énergies — Nucléaire : un complexe iranien à eau lourde hors service après des frappes israéliennes (30 mars 2026) : https://www.connaissancedesenergies.org/afp/nucleaire-un-complexe-iranien-eau-lourde-hors-service-apres-des-frappes-israeliennes-260330
- AIEA — Point sur la situation en Iran : https://www.iaea.org/fr/newscenter/pressreleases/point-sur-la-situation-en-iran
- Société Chimique de France — Eau lourde : https://new.societechimiquedefrance.fr/produits/eau-lourde/
- CNRS Chimie — Énergie et environnement : séparer efficacement l’eau lourde de l’eau légère (14 mai 2024) : https://www.inc.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/energie-et-environnement-separer-efficacement-leau-lourde-de-leau-legere
- Nature Communications (2024) — Séparation isotopique eau lourde/eau légère par membranes de graphène : https://doi.org/10.1038/s41467-024-47838-9
- laradioactivite.com — Réacteurs CANDU : https://laradioactivite.com/articles/energie_nucleaire/reacteurs_candu
- Encyclopédie Énergie — Réacteur CANDU : https://energyeducation.ca/Encyclopedie_Energie/index.php/Réacteur_CANDU
- Éditions du CNRS (OpenEdition) — Ouvrage de référence sur le nucléaire iranien : https://books.openedition.org/editionscnrs/9954
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