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Des chiffres à la hauteur de la circonférence de la Terre ?
Chaque jour dans le monde, d’après l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), on estime que plus de 11 milliards de cigarettes sont consommées.
En France, cela représente environ 148,8 millions de cigarettes par jour. Difficile à visualiser ? Cela équivaut à environ 7,44 millions de paquets de 20 cigarettes consommés par jour.
Si l’on alignait ces cigarettes, avec une longueur moyenne de 8,4 cm, on obtiendrait près de 924 000 km de cigarettes par jour dans le monde, soit plus de 23 fois le tour de la Terre.
À l’échelle française, cet alignement représenterait environ 12 500 km, soit à peu près la distance entre Paris et Sydney (enfin, pour les puristes, c’est environ 74 % de la distance Paris-Sydney).
Des chiffres vertigineux. Oui, ils sont inquiétants d’un point de vue santé. Mais ici, ce qui nous intéresse, c’est la vision matériau.
Et malheureusement, qui dit “mégot”, dit aussi déchet potentiellement jeté dans l’environnement. D’après le Ministère de la Transition écologique, s’appuyant sur le bilan environnemental 2017 de SurfRider Foundation, la France génère entre 20 000 et 25 000 tonnes de mégots jetés au sol chaque année.
En partant de ce chiffre, et du postulat qu’un mégot à une masse moyenne 0,15 g, je me suis prêté à un calcul pour estimer le nombre de mégots jetés par jour en France. Cela représente environ 6,6 millions de mégots par tonne, soit entre 130 et 165 millions de mégots jetés au sol chaque jour.
Cela représente chaque jour des dizaines de tonnes de matériaux qui ne rejoindront pas une logique d’économie circulaire.
Avec un œil matériau, c’est donc un gisement de matière considérable, aujourd’hui encore largement perdu — j’utilise ici le terme gisement car il implique une logique d’exploitation de cette ressource.
Mais c’est quoi, un mégot, en fait ?
Pour le grand public : Le mégot de cigarette est un déchet complexe et toxique.
Pour les plus avertis : un polymatériau, un composite ou matrice chargée, composé de :
- Macromolécules (acétate de cellulose),
- Molécules naturelles (nicotine, C₁₀H₁₄N₂ — oui, je n’ai pas pu m’en empêcher),
- Molécules synthétiques (additifs, agents de saveur, conservateurs),
- Éléments atomiques (métaux lourds).
Autrement dit : un composite à “gradient de charge”, dont la matrice plastique est chargée de goudrons, concentrés côté combustion.
Décomposons-le en 3 parties :
- Le filtre : composé d’acétate de cellulose, une macromolécule dérivé de la cellulose (un polymère naturel de la famille des polysaccharides). L’action de modification de ce polymère par l’homme implique la notion de plastique. Bien qu’il soit d’origine végétale, il est très peu biodégradable — c’est-à-dire qu’il se dégrade très lentement par les micro-organismes, à température ambiante et à pression atmosphérique. Son rôle dans la cigarette est de retenir une partie de la nicotine, du goudron et d’autres substances lors de l’aspiration.
- Le résidu de tabac : ce qui reste après combustion (nicotine résiduelle, agents chimiques : de saveur, conservateur…).
- Les produits de combustion : contenus dans le filtre après usage. Attention, avalanche de mots qui piquent :
- Nicotine
- Goudrons (fraction condensée de la fumée : une matière collante et brune, composée de résidus solides et liquides issus de la combustion du tabac)
- Hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP)
- Amines aromatiques, ammoniaque, phénols, aldéhydes
- Nitrosamines spécifiques du tabac
- Métaux lourds : cadmium (Cd), arsenic (As), plomb (Pb)…
Normalement, à ce stade, soit vous continuez courageusement, soit vous êtes déjà parti.e en criant.
Allez, on attaque la partie sur l’impact environnemental — promis, les solutions viennent juste après.
Un fléau environnemental, pourquoi ?
Selon différentes sources, selon les conditions (eau douce ou salée, température, courant, type de mégot) et la définition de la « pollution » utilisée, un mégot peut pollué de 50 à 1 000 litres d’eau, les estimations les plus basses (50 l) correspondant à un seuil critique en eau douce et les plus élevées (500 à 1 000 l) à une pollution détectable sur une zone plus large incluant eau douce et eau salée.
Je me suis à nouveau prêté à cet exercice d’estimation, cette fois pour évaluer le volume d’eau potentiellement pollué. En partant du postulat que 20 000 tonnes de mégots représentent environ 130 millions d’unités, et que chaque mégot peut polluer jusqu’à 500 litres d’eau, le calcul est saisissant : 130 millions de mégots × 500 litres = 65 milliards de litres d’eau potentiellement pollués chaque année en France. (oui, vous avez bien lu !)
Selon l’OMS-FCTC (Framework Convention on Tobacco Control, soit en français la Convention-cadre pour la lutte antitabac), ce sont 4 500 milliards de mégots qui sont jetés dans la nature chaque année dans le monde. Je vous laisse imaginer l’ordre de grandeur.
Également comme le mégot est un composite à matrice plastique, donc c’est un macroplastique qui se décompose en micro- et nano-plastiques, porteurs de substances dangereuses.
Oui, je vous rince un peu avec tout ça.
Mais j’assume ce ton direct : je préfère désamorcer l’écoanxiété par la connaissance, pas par le déni.
Peut-on réinventer le mégot ?
Je repose le contexte : Le mégot est donc constitué d’une matrice plastique, car la cellulose a été modifiée par l’action de l’homme en acétate de cellulose, et cette matrice est chargée en polluants.
Ce qui implique qu’avant toute revalorisation, il faut dépolluer le matériau.
Voici quelques pistes actuelles de valorisation, parmi les plus connues à ce jour :
Revalorisation énergétique
Les mégots sont insérés dans une filière combustible solide de récupération (CSR pour les intimes).
On ne va pas se mentir : ça s’appelle de l’incinération, pure et simple. Personnellement, je trouve ça… du bullshit.
Revalorisation matière comme charge
Transformation en charges — c’est-à-dire incorporation dans d’autres matériaux, tels que des matrices polymères ou plastiques, pour la réalisation de nouveaux objets. Attention cependant : cela génère de nouveaux composites difficiles à gérer en fin de vie. Parmi les exemples d’objets, on peut citer du mobilier urbain (bancs, cendriers, etc.)
Revalorisation de la matrice seule
Revalorisation de la matrice plastique — l’acétate de cellulose peut être utilisé comme isolant thermique pour le bâtiment ou comme rembourrage pour les vêtements.
Quelques acteurs français
- Cy-Clope (Île-de-France) : valorisation énergétique en CSR (avec CHIMIREC)
- MéGO! (Bretagne) : mobilier urbain, procédé breveté de dépollution du mégot
- ÉcoMégot (Nouvelle-Aquitaine) : création de panneaux de sensibilisation, recyclage sans eau ni solvant, à Talence
- TchaoMegot (Hauts-de-France) : isolants thermiques, rembourrage textile, procédé breveté également de dépollution du mégot sans eau ni solvant toxique
Effectivement, cette liste n’est pas exhaustive, mais elle vous donne un aperçu des principales méthodes de valorisation des gisements de mégots de cigarettes actuellement mises en œuvre en France.
Mon avis ? (subjectif, assumé)
Le moment tant attendu : mon avis sur la question. À mon sens, certaines méthodes de revalorisation relèvent clairement du bullshit.
Les deux modes de valorisation les moins convaincants selon moi :
- Incinération (destruction du matériau, point barre)
- Utilisation comme charges dans des polymères formulés — plastiques (on complexifie encore la fin de vie)
La piste la plus pertinente :
Dépolluer l’acétate de cellulose pour l’utiliser en mono-matériau dans des isolants ou textiles à forte valeur d’usage.
Mais attention : pour nos doudounes, par exemple, pas question de faire du Shein. Il faut des objets de qualité, pensés pour durer.
Cela dit, j’ai un autre point de vue…
Et si on arrêtait tout simplement de produire ce matériau ?
Le vrai problème, c’est peut-être là.
Avant de créer un matériau, il faut se demander : a-t-on vraiment besoin que cet objet existe ? — Une question que je pose systématiquement à mes clients quand on parle de circularité de la matière avec Evermatière.
Même avec un mégot constitué d’un mono-matériau 100 % biodégradable (et en partant du postulat qu’il est totalement biodégradable, c’est-à-dire complètement assimilé par l’environnement comme si la nature l’avait produit), le risque de pollution pendant la phase d’usage reste bien réel. Cela ne change donc rien si le mégot est, après usage, jeté dans la nature.
On ne pourra jamais empêcher totalement les gens de fumer. C’est un choix personnel que je respecte — je ne suis pas fumeur et je ne juge personne.
Mais pourquoi ne pas imaginer un mégot réutilisable en céramique, clipsé à la cigarette, nettoyable, standardisé mondialement ?
On pourrait alors en définir les modalités de réemploi et recyclage avec une vraie analyse de cycle de vie (émissions CO₂, empreinte matière, etc.).
Pour conclure
Le mégot est un matériau complexe, polluant, difficile à revaloriser.
Mais aussi un symbole fort de notre difficulté à penser la fin de vie des objets dès leur conception.
Un matériau ne devrait jamais être subi en fin de vie. Il doit être écoconçu, pensé dès le départ pour intégrer des boucles de réutilisation, de revalorisation, de circularité. Et si possible, pensé comme mono-matériau.
Car pour moi, le recyclage… c’est quand on n’a pas eu le choix.
Le mégot possède une valeur en tant que matériau, et un impact bien plus grand sur l’environnement. Alors, la prochaine fois que vous voyez quelqu’un jeter sa cigarette dans la rue – ou pire, dans un égout – vous pourrez lui dire : « Vous savez, vous venez de jeter 1 euro par terre… et de polluer 500 litres d’eau. Il vous coûte cher, ce mégot ! ».
J’espère sincèrement que cette édition de The Matériologist vous a plu.
Bien sûr, on n’a pas pu explorer tous les aspects du sujet — sinon cette édition aurait fait 42 pages.
Mais j’espère vous avoir offert une vision matériau d’un objet que vous croisez tous les jours. Que vous soyez fumeur ou non, vous en avez forcément vu un, jeté au sol.
Et comme j’aime à le dire :
Les matériaux sont l’interface entre l’humain et la nature.
Les comprendre, c’est déjà commencer à les respecter.
À très vite pour un nouveau matériau dans The Matériologist, la chronique Cosmos Materia qui démystifie les matériaux pour réinventer demain.
Références
- Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac — 4500 milliards de mégots de cigarette sont jetés chaque année (6 juin 2024) : https://fctc.who.int/fr/resources/publications/m/item/4.5-trillion-cigarette-butts-end-up-littered-in-our-lakes-oceans-and-soil-every-year
- SurfRider Foundation — Le parcours du mégot : petit déchet, grandes conséquences (6 mai 2025) : https://www.surfrider.fr/actualites/le-parcours-du-megot-petit-dechet-grandes-consequences/
- ADEME — 3 raisons pour ne plus jeter son mégot au sol (4 novembre 2025) : https://agirpourlatransition.ademe.fr/particuliers/reduire-dechets/bien-jeter/stop-megots-espace-public
- Ministère de la transition écologique — FUMER TUE • JETER UN MÉGOT POLLUE (mars 2020) : https://www.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/documents/Fiche%20pollution%20mégots_VDEF.pdf
- No Más Colillas en el Suelo Barcelona — Plus de mégots de cigarettes Barcelone : https://nomascolillasenelsuelobcn.wordpress.com
- BMJ Journals – Tobacco Control — Toxicity of cigarette butts, and their chemical components, to marine and freshwater fish (1 novembre 2011) : https://tobaccocontrol.bmj.com/content/20/Suppl_1/i25.short
Légende Photo :
The Matériologist avec Mike Abidine Alexandre, Ph.D. Crédit : © Cosmos Materia

The Matériologist
The Matériologist est l’édition du média Cosmos Materia qui démystifie les matériaux pour réinventer demain.



