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Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans cette édition croisée entre la chronique The Matériologist du média Cosmos Materia et Hypometac. Lorsque Iniz Becker m’a proposé ce crossover, je me suis posé la question : quel sujet pourrais-je aborder pour parler de matériaux et de transmédia ?
Par définition, le transmédia, c’est une façon de raconter une histoire ou de déployer un univers à travers plusieurs médias, où chaque support porte une partie différente du commentaire et du récit …Et si l’on parlait de transmatérialité ?
Cette édition spéciale de la chronique The Matériologist est publiée également sur Hypometac, un blog sur la pop culture, le transmédia, sur les jeux et sur tout ce qui déborde.
La matière a toujours été un personnage
Pas un décor, pas un simple support : un personnage à part entière, celui qui décide du dénouement. Que l’on soit dans un laboratoire universitaire, sur les terres rouges du Wakanda ou dans la White Hot Room (Chambre Blanche Ardente) des comics Marvel, c’est toujours autour d’un matériau que tout se noue. Et si ce parallèle n’était pas une coïncidence, mais une vérité profonde sur notre façon d’habiter le monde ?

Ce que la matière dit de nous
Depuis que l’Homo sapiens taille un silex, la civilisation humaine se raconte à travers ses matériaux. L’âge de bronze, l’âge du fer, l’ère du plastique… Nos grandes ruptures historiques portent le nom de ce que nous avons su transformer. Mais quelque chose a changé dans la façon dont nous nous rapportons à la matière. Nous ne nous contentons plus de l’utiliser, nous la narrons.
Nos univers de fiction en sont la preuve la plus frappante. Dans les comics, les films, les jeux vidéo, les récits d’heroic fantasy, les héros ne triomphent pas seulement grâce à leur courage ou à leur intelligence. Ils triomphent grâce à un matériau que personne d’autre ne possède. Un métal plus dur, une armure plus légère, un cristal qui absorbe l’inabsorbable. Ce qui est remarquable, c’est que nous projetons fidèlement notre mode de fonctionnement réel dans ces mondes inventés : le levier technologique passe toujours par la matière.

C’est là que naît le concept que je propose d’appeler la “transmatérialité” : la relation miroir entre nos usages réels de la matière et nos projections imaginaires de celle-ci. Entre ce que nous construisons et ce que nous rêvons de construire. Entre le matériau que nous extrayons et celui que nous inventons pour nos héros.
Le vibranium, c’est déjà presque réel
Prenons le vibranium dans l’univers Marvel. Sa fonction première est d’absorber l’énergie cinétique avec laquelle il est frappé, les atomes de l’élément étant décrites comme en vibration permanente. C’est un métal extraterrestre, naturel dans sa forme pure, tombé au Wakanda il y a des millénaires et qui transforme une nation entière.

Maintenant, ouvrez une revue scientifique. Vous y trouverez des équipes de chercheurs qui travaillent sur les fluides rhéoépaississants, des matériaux qui durcissent sous la contrainte mécanique, formant une coque de protection au moment de l’impact, avant de retrouver leur souplesse initiale une fois la contrainte disparue. L’énergie cinétique est absorbée, convertie, dissipée. Ces formulations sont aujourd’hui testées pour l’intégration dans des composites Kevlar destinés à la protection balistique.
Le vibranium n’est pas un rêve : c’est une direction de recherche. Ce qui change, c’est l’échelle et la maîtrise, pas le principe.
Les matériaux fictifs ne sont pas du délire créatif
Il y a une idée reçue tenace autour des super-matériaux de fiction : ce serait de la fantaisie pure, sans lien avec la réalité. Une extrapolation gratuite, un gadget narratif. Faux. Et même profondément faux.
Regardons plus attentivement : le vibranium du Wakanda est reconnu pour ses propriétés d’absorption des énergies vibratoires, notamment les ondes sonores, tandis que le vibranium antarctique produit des vibrations capables de liquéfier les métaux environnants en affaiblissant leurs liens atomiques ou moléculaires. Ces deux comportements opposés d’un même matériau correspondent exactement à deux familles de problèmes que la science des matériaux cherche à résoudre en vrai. D’un côté l’absorption et la dissipation d’énergie, de l’autre la rupture contrôlée des liaisons chimiques, au cœur de la chimie des matériaux recyclables.
L’adamantium est de son côté un alliage synthétique développé dans la tentative de reproduire les propriétés du vibranium, réputé plus dur que le diamant, et c’est ce matériau qui constitue le squelette de Wolverine. Encore une fois, le récit suit une logique industrielle parfaitement réelle : on part d’un matériau naturel exceptionnel, on tente d’en reproduire les propriétés par synthèse artificielle et on optimise la dureté au détriment d’autres caractéristiques. C’est exactement ce que font les ingénieurs qui développent des céramiques ultra-dures ou des carbures de tungstène pour l’outillage industriel.
Mais voilà la question qui mérite d’être posée : pourquoi nos héros ont-ils toujours besoin d’un matériau indestructible ? Pourquoi pas d’un matériau qui répare, qui s’adapte, qui coopère ? La fiction reproduit notre biais culturel : nous associons la puissance à la résistance et à la domination. C’est là où la transmatérialité révèle quelque chose de plus profond que la science.

Wolverine et le paradoxe de l’invulnérabilité
Wolverine est fascinant, justement parce que son adamantium est une malédiction autant qu’un pouvoir. Ce squelette indestructible l’alourdit, le coupe du monde, le rend différent jusque dans sa physiologie. Il guérit vite, certes. Mais l’adamantium ne soigne pas : il ne fait que résister.
Ce paradoxe narratif est l’un des plus honnêtes que la fiction ait produits sur la matière. Un matériau ultra-performant dans une seule dimension (la dureté) devient une contrainte dans toutes les autres : flexibilité, légèreté, adaptabilité. C’est exactement le dilemme des ingénieurs en conception de matériaux. On optimise pour une propriété et on découvre que les compromis sont partout. L’indestructible, dans la vraie vie, ça coûte, ça pèse et ça ne se recycle pas.
La lunafibre, ou quand le jeu vidéo réinvente la biologie
Dans Pragmata, jeu vidéo développé par Capcom, il existe un matériau appelé la lunafibre : matériau raffiné à partir du lunum, un minerai unique à la Lune, capable de reproduire n’importe quel objet à condition d’en posséder les données numériques. C’est du biomimétisme numérique poussé à l’extrême, un matériau qui peut se programmer.
Ce qui est vertigineux, c’est que cette idée rejoint une question que les biochimistes posent sérieusement : nos polymères biologiques (l’ADN, les protéines) sont-ils des entités numériques ? Peuvent-ils être lus, modifiés, imprimés ? La biologie synthétique répond “oui” depuis une quinzaine d’années. Ce que le jeu vidéo a imaginé comme décor de fantasy, les laboratoires de bioingénierie le construisent méthodiquement, séquence après séquence.
Futur & circularité : de la domination à la synergie
Voilà la tension centrale que la transmatérialité révèle sans ménagement : dans presque tous nos univers fictifs, la découverte d’un nouveau matériau sert un seul objectif, la supériorité stratégique. Vibranium, adamantium, mysterium… Chaque métal est une arme, chaque alliage est un avantage militaire ou politique. Nous projetons dans nos récits notre rapport réel à la ressource : extraire pour dominer, posséder pour vaincre.

Mais nos sociétés humaines sont en train de changer de paradigme, lentement et non sans résistance. Le matériau du 21e siècle ne sera pas le plus dur ni le plus rare : il sera le plus circulaire, le plus biocompatible, le plus régénératif. Les composites autoréparants à base biosourcée, utilisant des liaisons covalentes dynamiques et des interactions supramoléculaires, émergent comme une réponse durable aux matériaux thermodurcissables traditionnels, en permettant la réparation autonome et la recyclabilité en boucle fermée. Un scénario qui a été prédit (ou en tout cas exploré) par la SF, notamment dans le super film d’animation français Arco (2025).
La circularité n’est pas un concept abstrait. Concrètement : un matériau biosourcé qui se répare et se recycle en fin de vie change radicalement l’équation de la ressource. Le pré-usage (extraction, transformation) se réduit si la matière dure plus longtemps. L’usage s’étend, s’adapte. Le post-usage ne génère pas de déchet : il réintègre un cycle. C’est à l’opposé du vibranium, dont on ne parle jamais de la fin de vie dans les comics.
La responsabilité, ici, est partagée. Les chercheurs conçoivent les matériaux de demain, mais les industriels décident de ce qu’ils fabriquent, les usagers de ce qu’ils achètent, et les politiques de ce qu’ils régulent. Aucun de ces acteurs ne peut s’extraire du cycle. Et si nos univers imaginaires racontaient des matériaux qui coopèrent avec la planète plutôt que des matériaux qui la dominent ? Ce serait peut-être le signal le plus puissant que la culture puisse envoyer à la science.
Black Panther et le vibranium circulaire
Il y a une scène dans Black Panther : Wakanda Forever (2022) qui, discrètement, change tout. Shuri, après la destruction de toutes les plantes à forme de cœur, réussit à en recréer une synthétique à partir de données biologiques préservées. Le vibranium n’est plus seulement extrait : il est reconstitué, régénéré, transmis. Alors, peut-être que Tony Stark avait déjà réussi cet exploit, et même si la narratrice ne l’explique pas dans le film, c’est bien là (le fameux show don’t tell) : le glissement d’une ressource rare vers un matériau que l’on peut cultiver, protéger, faire durer.
Marvel, sans le formuler comme tel, a glissé dans son récit un principe de circularité et ce n’est pas un hasard. La culture absorbe les préoccupations de son époque et les retraduit en mythes. Et en ce moment, la préoccupation de l’humanité, c’est précisément celle-là : comment passer d’une logique d’extraction à une logique de régénération ?
Et toi, après cette lecture ?
Est-ce que ton regard sur un film de superhéros sera le même la prochaine fois ? Quand tu verras une armure, un bouclier, un cristal magique, est-ce que tu te demanderas, même fugacement, quel matériau réel ça pourrait être, quels chercheurs travaillent dessus en ce moment, et à quel coût environnemental ?
C’est ça, la transmatérialité : pas un concept philosophique réservé aux docteurs en science des matériaux. C’est simplement l’idée que nous ne séparons jamais vraiment ce que nous créons de ce que nous imaginons. L’un nourrit l’autre, dans les deux sens. Et c’est précisément pour ça que les matériaux de demain ne naîtront pas uniquement dans les labos. Ils naîtront aussi dans les récits que nous décidons de raconter.
Marie Curie disait que rien dans la vie n’est à craindre, tout est à comprendre. Je partage son opinion. Néanmoins comprendre la matière, aujourd’hui, c’est aussi comprendre pourquoi nous l’utilisons, au service de quoi, et avec quelle vision du futur.
Hypometac x The Matériologist
Les liens vers les versions newsletters Hypometac de cette édition spéciale The Matériologist de Cosmos Materia.
Références
- MDPI Polymers — Self-Healing Structural Materials (13 juillet 2021) : https://doi.org/10.3390/polym13142297
- MDPI Polymers — Smart Composite Materials with Self-Healing Properties: A Review on Design and Application (25 juillet 2024) : https://doi.org/10.3390/polym16152115
- MDPI Polymers — Experimental Investigations on Shear Thickening Fluids as “Liquid Body Armors”: Non-Conventional Formulations for Ballistic Protection (15 août 2024) : https://doi.org/10.3390/polym16162305
- Nature Communications — Synthetic DNA applications in information technology (17 janvier 2022) : https://doi.org/10.1038/s41467-021-27846-9
- Journal of Materials Science : Composites — Biobased self-healing functional composites and their applications (17 janvier 2022) : https://doi.org/10.1186/s42252-025-00065-x
Légende Photo :
The Matériologist – Édition Spéciale. Crédit : © Cosmos Materia x Hypometac

The Matériologist
The Matériologist est l’édition du média Cosmos Materia qui démystifie les matériaux pour réinventer demain.


