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Bonjour chères lectrices et chers lecteurs pour cette nouvelle édition de la chronique MatérioThinking.
Je commence cette édition par une formule élégante et vecteur de la démarche de MatérioThinking :
“Quand la matière devient matériau.”
Elle évoque la maîtrise, l’ingéniosité, presque une forme de progrès tranquille.
Mais parfois, quand la matière devient trop matériau… elle cesse tout simplement de disparaître.
Prenons l’exemple des PFAS.
Une liaison quasi indestructible : l’exploit chimique des PFAS
Les PFAS — Per- and polyfluoroalkyl substances — sont, chimiquement parlant, une prouesse. Des chaînes de carbone solidement liées à des atomes de fluor, formant l’une des liaisons les plus robustes que la chimie connaisse.
Le fluor, atome le plus électronégatif du tableau périodique, attire les électrons avec une telle force que la liaison carbone–fluor devient presque indestructible.
Résultat : un matériau qui ne réagit pas, ne se dégrade pas, et résiste à des conditions extrêmes.
Un rêve d’ingénieur.
Du secret militaire à la poêle du dimanche matin
Comme souvent, cette performance a d’abord intéressé le domaine militaire. Puis elle a trouvé sa place dans notre quotidien.
C’est ainsi que la société DuPont a transformé cette chimie en un produit devenu banal : Teflon™.
Une poêle qui n’accroche pas.
Un matériau qui ne réagit pas.
Une surface parfaite.
En apparence.
L’inertie chimique : une force qui devient menace
Car ce qui fait la force des PFAS est aussi leur faiblesse.
Ils ne réagissent pas — mais ils ne disparaissent pas non plus.
Même à très haute température, leur dégradation reste difficile. Dans l’environnement, ils persistent. Dans le corps humain, ils s’accumulent, notamment dans les tissus gras, et s’éliminent lentement.
L’inertie chimique devient inertie biologique.
Dans nos cuisines, le problème n’est pas tant chimique que mécanique.
Le revêtement en Teflon finit par s’user. Des particules microscopiques se détachent, invisibles, et entrent dans notre organisme. À cela s’ajoute un autre détail souvent oublié : le support, souvent en aluminium, peut être exposé lorsque le revêtement est abîmé.
La perfection du matériau dépend donc… de sa fragilité.
Créer, puis tenter d’effacer : le paradoxe de notre époque
Et pourtant, nous continuons.
Des poêles antiadhésives aux membranes de batteries pour voitures électriques, les PFAS sont partout. Invisibles, efficaces, indispensables — ou du moins perçus comme tels.
Alors une question se pose, presque philosophiquement :
Cherchons-nous vraiment un monde plus durable…
ou simplement des matériaux plus performants ?
Car pendant que nous utilisons ces substances au quotidien, nous investissons des milliards pour en retirer quelques traces — quelques nanogrammes par litre — de nos eaux et de nos sols.
Créer, puis tenter d’effacer.
Et si le vrai progrès, c’était de choisir ce qui disparaît ?
Il ne s’agit pas ici de rejeter en bloc la technologie.
Mais peut-être de réintroduire une forme de mesure.
Refuser certains usages superflus. Revenir à des alternatives simples — inox, cuivre — quand elles suffisent. Et surtout, interroger nos besoins réels.
“Quand la matière devient matériau”, elle incarne notre capacité à transformer le monde.
Mais cette transformation a un prix.
Et parfois, le vrai progrès consiste simplement à accepter que tout ne doit pas être indestructible.
Nizami
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MatérioThinking avec le Dr. Nizami Israfilov. Crédit : Cosmos Materia

MatérioThinking
MatérioThinking est la chronique du média Cosmos Materia qui explore la matière comme matériau et sujet de réflexion.


