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Peut-on faire une science des matériaux post-anthropocentrée ?

Temps de lecture :

4–5 minutes
Homo sapiens n’est qu’un renfort de la matrice que forme la nature : une science des matériaux post-anthropocentrée, où l’IA révèle impacts sur sols et vivant pour mieux arbitrer nos choix.

Homo sapiens n’est qu’un renfort de la matrice que forme la nature. Est-ce au renfort de se conformer à la matrice ou l’inverse ?

C’est par cette phrase que je commence un des chapitres de mon roman « Datamanciens ». Et c’est cette phrase qui inspire la newsletter Mater’IA de ce mois. Vous ne voyez pas le rapport n’est-ce pas ? A la fin de cet article, vous le verrez ! Rentrons dans le vif de la matière, que dis-je du sujet.

En lisant récemment plusieurs articles de recherche consacrés aux matériaux durables, une impression persistante m’a accompagné. Une impression difficile à formuler au départ, mais qui revenait, page après page.

Nous les humains parlons beaucoup de durabilité, d’empreinte carbone, de performance environnementale, de matériaux “verts”.
Et pourtant, au fond, quelque chose ne change pas.

Nous continuons à concevoir les matériaux presque exclusivement pour nous.

La science des matériaux, une discipline profondément anthropocentrée

Qu’on le veuille ou non, la science des matériaux comme l’essentiel de la science d’ailleurs, est historiquement anthropocentrée. Nous concevons des matériaux pour répondre à des usages humains : construire, transporter, produire, protéger. Et les critères sont clairs et presque toujours les mêmes : résistance, durabilité, coût, fiabilité.

Même lorsque nous intégrons des considérations environnementales, la question implicite reste souvent la même : ce matériau est-il acceptable pour notre société humaine ?

Mais rarement nous demandons-nous :

  • que fait ce matériau aux sols ?
  • que devient-il lorsqu’il se fragmente, se dissout, s’altère ?
  • comment interagit-il avec le vivant non humain, celui que nous ne voyons pas ?

Pour paraphraser Nietzche, je dirai qu’elle est humaine trop humaine, notre vieille science des matériaux.

C’est là que l’idée d’une science des matériaux post-anthropocentrée commence à prendre sens.

Décentrer le regard sans effacer l’humain

Parler de post-anthropocentrisme ne signifie pas exclure l’humain. Il s’agit plutôt de déplacer le centre de gravité. Concevoir un matériau, non plus seulement pour l’usage humain immédiat, mais aussi pour :

  • les écosystèmes qu’il traverse,
  • les sols qu’il impacte,
  • les organismes vivants avec lesquels il cohabite,
  • les temporalités longues qui dépassent nos cycles industriels.

Autrement dit, reconnaître que la matière ne vit jamais seule avec nous. Et c’est là que l’Intelligence Artificielle à mon avis peut rentrer dans la danse.

Pourquoi l’IA devient une alliée inattendue

Le problème, c’est que nous sommes très mal équipés pour penser ces dimensions.
Nous ne percevons pas les interactions chimiques diffuses.
Nous n’avons pas d’intuition pour les dynamiques microbiennes.
Nous raisonnons mal à l’échelle de cinquante ou cent ans.

C’est ici que l’intelligence artificielle peut jouer un rôle inattendu.
Non pas comme décideur, mais comme médiatrice de points de vue non humains.

L’IA peut intégrer :

  • des données écologiques,
  • des modèles de sols,
  • des interactions biologiques complexes,
  • des effets cumulatifs à long terme.

Elle ne “parle” pas à la place du vivant.
Elle nous aide simplement à le rendre visible dans nos choix de conception.

Prenons un exemple concret : le béton

Le béton est probablement le matériau le plus emblématique de notre époque.
Solide, durable, omniprésent. Mais aussi lourd de conséquences écologiques.

Dans une approche classique, on se demande :

  • est-il suffisamment résistant ?
  • combien de temps va-t-il durer ?
  • peut-on réduire son empreinte carbone ?

Dans une approche post-anthropocentrée, d’autres questions émergent :

  • que deviennent les fragments de béton une fois disséminés dans les sols ?
  • comment modifient-ils le pH local ?
  • quelles interactions ont-ils avec les micro-organismes ?
  • perturbent-ils des équilibres biologiques invisibles mais essentiels ?

Ces questions sont rarement centrales dans la conception du béton.
Non pas par mauvaise volonté, mais parce qu’elles sont difficiles à intégrer.

Une IA, en revanche, peut croiser des données issues de la science des sols, de l’écologie microbienne et de la chimie environnementale pour révéler des impacts que nous n’avions jamais pris en compte.

Nous devons accepter de nouveaux compromis

Concevoir post-anthropocentré implique d’accepter des compromis différents.
Un béton légèrement moins performant mécaniquement, mais plus compatible avec les sols.
Un matériau qui vieillit autrement, mais perturbe moins le vivant.

Ce ne sont pas des choix faciles.
Ils remettent en question des décennies de réflexes d’ingénierie.

Et c’est précisément pour cela que l’IA ne doit pas être vue comme une solution miracle, mais comme un outil d’aide à l’arbitrage.

Le nouveau rôle de l’ingénieur

Dans ce cadre, l’ingénieur ne perd pas sa place.
Il en gagne une nouvelle.

Il devient celui qui :

  • écoute des indicateurs élargis,
  • accepte que certains critères non humains comptent réellement,
  • assume la responsabilité de compromis complexes.

Comme je le dit toujours, l’IA éclaire.
L’ingénieur décide.

Vers une autre relation à la matière

Peut-être que, derrière cette réflexion, se cache une question plus profonde.
Et si la matière n’était pas seulement ce que nous utilisons,
mais aussi ce avec quoi nous cohabitons ?

Dans ce cas, faire une science des matériaux post-anthropocentrée ne serait pas un luxe intellectuel. Ce serait une nécessité.

Et peut-être que l’intelligence artificielle, loin de nous éloigner du vivant, pourrait nous aider à réapprendre à le prendre en compte, enfin.

La question reste ouverte.
Mais elle mérite, à mon sens, d’être posée par ce qu’en fin de compte « Homo sapiens n’est qu’un renfort de la matrice que forme la nature. Est-ce au renfort de se conformer à la matrice ou l’inverse ? »

Voyez-vous maintenant le rapport ?

Alphonse


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Mater’IA

Mater’IA est la chronique du média Cosmos Materia à la frontière de l’intelligence artificielle et des matériaux.

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Komlavi Alphonse GOGOLI, Ph.D

Docteur en mécanique des matériaux
Chroniqueur de Mater'IA

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